Du 4 au 8 février 2026, la 15ᵉ édition de Fondu au Noir s’est tenue au théâtre Colas à Montréal, célébrant le Mois de l’Histoire des Noirs. Fondé par la fondation Fabienne Colas, cette édition / anniversaire, qui coïncidait également avec les 30 ans du Mois de l’Histoire des Noirs au Canada, n’avait rien d’anodin. Elle marquait un élargissement clair de la portée dufestival : au-delà du cinéma, Fondu au Noir s’est affirmé comme un espace de réflexion, de dialogue et de repositionnement des récits noirs dans l’espace public québécois.
Le fondu au noir est une technique cinématographique, qui marque souvent une fin, une transition, un passage du visible à l’invisible et souvent une pause pour réfléchir à ce qui vient de se produire. Dans la société, ce dernier désigne ce qui a été rendu invisible sans jamais cesser d’exister. Ainsi, Fondu au Noir, en tant qu’événement, joue exactement ce rôle : il ramène à l’écran, dans l’espace public, les voix, les histoires et les contributions des noir.e.squi ont été trop souvent éclipsées. Il transforme l’effacement en visibilité et la discrétion en prise de place. Au fil des projections, des panels, des performances artistiques et des rencontres, une idée s’est imposée avec force : le changement social, et en particulier la déconstruction des stéréotypes, ne se fait pas dans l’effacement, mais dans la capacité à occuper l’espace et à être vu.

Un événement qui dépasse la vitrine culturelle
Depuis quinze ans, Fondu au Noir agit comme une plateforme de visibilité pour les artistes et les créateurs afro-descendants. Cette 15ᵉ édition a toutefois marqué un tournant. Au-delà de la programmation cinématographique notamment les courts métrages issus du programme Être Noir·e au Canada, se sont ajoutés de nouveaux espaces comme l’Expo AfroArts, dédiée aux artisan·e·s et créateur·rice·s afrodescendant·e·s, ainsi que des panels abordant la mémoire, le leadership, l’entrepreneuriat, la santé et l’identité. Ce déploiement n’est pas qu’un choix artistique. Il traduit une compréhension plus large du rôle de la culture pour : occuper l’espace, multiplier les formes de présence et refuser que certains récits restent confinés à des marges symboliques, là où ils risqueraient de rester « fondu au noir ».
Pourquoi faut-il encore rappeler l’évidence ?
Le fait que ces rappels soient encore nécessaires en dit long. Non pas sur l’absence de contributions, mais sur la manière dont le récit collectif demeure incomplet. Une société qui intègre pleinement l’apport d’une communauté n’a plus besoinqu’on le souligne sans cesse. Or, lorsque cela devient répétitif, c’est le signe que certaines présences restent conditionnelles, tolérées, mais pas entièrement reconnues. Fondu au Noir agit ici comme un miroir et un projecteur. Il révèle ce qui se passe lorsque les communautés concernées prennent la parole elles-mêmes, produisent leurs images, racontent leurs trajectoires et occupent l’espace public autrement que par le prisme du manque ou du problème. Car les stéréotypes prospèrent souvent là où il y a peu d’images, peu de voix, peu de complexité. Et a l’inverse, plus la présence est plurielle, plus les récits simplificateurs perdent de leur force.
Le coût réel de la prise de place
Prendre de la place n’est pourtant pas un geste neutre. Cela demande de l’énergie, de la constance et une certaine solidité intérieure. Il faut accepter d’être visible, d’être interpellé, parfois contesté. Il faut aussi composer avec une fatigue réelle : celle de devoir expliquer, corriger, contextualiser ce qui devrait déjà faire partie d’un récit commun. L’intervention de Dominique Anglade a mis en lumière cette dimension souvent occultée. Ainsi la prise de place est un acte courageux, mais aussi nécessaire. Parce que l’alternative, le retrait, la discrétion, l’effacement ne fait que prolonger le statu quo.

Fondu au Noir comme espace de repositionnement collectif
En ce sens, Fondu au Noir dépasse largement le cadre d’un festival. Il devient un espace d’apprentissage collectif, où la culture joue un rôle politique au sens noble : elle élargit le regard, complexifie les récits et redonne de la profondeur à des histoires trop souvent aplaties. Le festival transforme symboliquement ce qui était fondu au noir en présence assumée et visible. Cette 15ᵉ édition a montré que la visibilité n’est pas une fin en soi, mais un moyen. Celui de rappeler que les sociétés sont faites de multiples contributions, et que chaque récit gagne à être raconté dans toute sa complexité.
À l’issue de cette édition, une chose apparaît clairement : déconstruire les stéréotypes ne se fera ni dans le silence ni dans la retenue excessive. Cela passera par des espaces, par des prises de parole assumées, et par une présence continue dans les sphères culturelles, sociales et publiques. Dans ce contexte, prendre de la place n’est pas un privilège réservé à quelques-uns. C’est une responsabilité collective, au service d’une narration plus juste, plus complète et plus fidèle de la société dans laquelle nous vivons et de rappeler, comme le symbolisme du festival le suggère, que ce qui a été mis dans l’ombre mérite d’être ramené à la lumière.
Sybille Bertulie Abeille est consultante en diplomatie culturelle, branding territorial et tourisme culturel durable Rédactrice-Collaboratrice @IMAJLA
