Zafèyayo : Jenny Salgado brise le silence

Zafèyayo : Jenny Salgado brise le silence

Quand une chanson devient mémoire d’un peuple

ll y a des retours qui ne ressemblent à aucun autre. Pas ceux qui cherchent à plaire, ni ceux qui courent après la tendance. Des retours qui arrivent comme une nécessité, comme un souffle qu’on ne peut plus retenir. Le 13 mai 2026, Jenny Salgado, rappeuse, poète, cofondatrice de Muzion, voix incontournable du hip-hop québécois a sorti Zafèyayo.

Ce que le titre dit avant même que la musique commence Zafèyayo. 

Prononcez-le lentement. Laissez le créole haïtien faire son œuvre. Zafèyayo, c’est leur affaire… et tant pis pour eux.” Dans ces trois syllabes fusionnées, il y a toute une posture. Celle d’un peuple qui a trop longtemps demandé la permission d’exister. Celle d’une artiste qui décide, une fois pour toutes, de ne plus justifier sa vérité.

Jenny Salgado n’a pas choisi ce titre par hasard. Elle qui a grandi entre deux mondes, le Québec qui l’a vue naître et Haïti qui coule dans ses veines, sait mieux que quiconque ce que signifie porter une identité que les autres ne comprennent pas toujours, ou ne veulent pas comprendre. Zafèyayo. Leur affaire. Pas la sienne.

Un peuple qu’on a tenté d’endormir

Dans le texte qui accompagne la chanson, Jenny pose un diagnostic lucide et douloureux : il existe des temps où des gens, comme des peuples, s’effacent lentement, à petit feu, dans un silence qui “assourdit”. Endormis sans s’en rendre compte, anesthésiés par les simulacres d’un pouvoir qui se cache sous le masque de la liberté et de la bienveillance.

Pour la communauté haïtienne, ce portrait résonne avec une acuité particulière. Haïti, première nation noire à avoir brisé ses chaînes, en 1804, a été punie pour son audace pendant plus de deux siècles. Les réparations imposées par la France. Les interventions étrangères répétées. L’isolement économique. Et par-dessus tout, ce silence médiatique qui ne s’intéresse à Haïti que lorsqu’une catastrophe frappe, comme si la souffrance était la seule histoire que ce peuple avait le droit de raconter.

“Ça fait combien de temps que je me suis… tu(e) ?”

La question que pose Jenny dans son texte est peut-être la plus courageuse de toutes. Elle ne s’adresse pas aux autres. Elle s’adresse à nous. À la diaspora haïtienne dispersée entre Montréal, Paris, Miami et Port-au-Prince. À tous ceux qui, par épuisement, par peur, par survie, ont mis leur voix en sourdine.

Se taire peut être une stratégie. Mais à quel prix ? Jenny Salgado, elle, a choisi de répondre à l’appel de son âme, “Oh lawd, my soul is calling loud and clear… So here I am ! Back in it !” et ce retour n’est pas anodin. C’est une artiste qui revient non pas pour divertir, mais pour réveiller.

Le pouvoir est au peuple. Il s’appelle Amour.

Ce qui frappe dans Zafèyayo, c’est qu’elle n’est pas une chanson de colère froide. Elle est incandescente, oui comme l’a toujours été l’univers de Jenny Salgado, mais elle brûle d’amour. “Le pouvoir est au peuple, il s’appelle Amour et l’amour ne s’oublie pas”, écrit-elle. Dans un paysage musical où l’engagement rime souvent avec dureté, elle choisit la tendresse comme acte de résistance.

C’est là toute la profondeur de la tradition haïtienne. 

Ce peuple qui chante dans la tempête. Qui danse pour ne pas mourir. Qui garde la mémoire de Bois Caïman dans ses tambours. Men moun yo, ces gens-là, n’ont jamais oublié que leur force première est collective, spirituelle, enracinée dans quelque chose que nul pouvoir extérieur ne peut confisquer.

Parlons Nous.

Jenny Salgado termine son texte avec deux mots qui valent mille discours : Parlons Nous. Pas “parlons de vous”, pas “parlez-nous”. Nous. Ensemble. En se regardant dans les yeux, sans honte et sans filtre.

Zafèyayo est bien plus qu’un extrait musical. C’est une invitation. Une main tendue à tous ceux qui ont grandi dans l’entre-deux, qui ont dû choisir entre s’assimiler et s’affirmer, et qui cherchent encore les mots pour raconter qui ils sont vraiment.

Jenny Salgado, elle, les a trouvés.

Et sa k pa vle pale « Zafèyayo ».

Zafèyayo est disponible depuis le 13 mai 2026.

Marcelin Délice pour Imaj La

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